Platon écrit entre -387 et -370 sa fameuse allégorie de la Caverne, au sein de son Livre VII de La République, laquelle se voit adaptée par les rédacteurs anonymes de l’Ancien-Testament, à partir du IIe siècle av. J.-C. Le regard philosophique et quelque part psychologique de Platon est ainsi repris, non plus dans le respect de l'utopie première qu’est l’allégorie de la Caverne qui vise à faire croître la connaissance de l’Homme, mais comme une… dystopie. La dystopie Ancien-Testament est en effet ce récit de fiction qui raconte les étapes de création d'un monde utopique coloré d’obscurité, le récit par exemple de la création des hommes par un Dieu, hommes qui commettent d’entrée de jeu une faute qui les pourchassera toute leur existence, jusqu’à leur mort, qui elle aussi est décidée : aucune possibilité de vie éternelle. Les hommes sont condamnés de par le péché originel à demander pardon et vivre dans une élévation continue vers Dieu, notamment par une perpétuelle mise au travail soulageant la tâche de Dieu, lequel leur promet un Messie pour lorsque les hommes seront prêts. Le Messie réparera et soignera toute cette faute originelle.

Le gros impact de l’Ancien-Testament a été de retranscrire les notions de Bien et de Mal de Platon en un éventail de dualités manichéennes Bien/Mal, Ombre/Lumière, Dieu/Diable, prenant en otage la question de l’intelligence individuelle. Car tout doit ainsi devenir intelligence collective, intelligence collective tournée vers le service en un Dieu transcendant unique, via le judaïsme.
Quand Platon posait le questionnement individuel intérieur d’être intelligent et averti dans la lumière ou demeurer enfermé, emmuré dans l’ombre et l’obscurité de ses doutes et peurs, la question posée permettait alors réflexions sur soi, et collectivement : ces réflexions permettaient d’avancer vers un monde extérieur lumineux, éclairant et chasseur de nos doutes, chasseur de nos peurs. En résumé, si l’Homme fournit un effort de comprendre, se comprendre, se persuader, alors il apprend qu’il y a toujours un bien dans un mal, un mal dans un bien.
Quand les rédacteurs de l’Ancien-Testament posent un décorum minimaliste binaire Bien contre Mal ou encore Dieu contre Lucifer, une chape de plomb est alors malheureusement mise sur l’individu, et bientôt sur des cités entières, des Etats et Empires. Le Bien rien que le Bien, la vénération et le respect des préceptes du Divin, telles sont la conduite à tenir sans nuances possibles aucune, sinon à notre mort ce serait alors tout droit dans les limbes de l’enfer. En réalité si l’enfer est nos parts d’ombre intérieures selon Platon, nous sommes alors, au siècle de Platon, dans une Grèce antique qui cherche à tout rationaliser, quand les rédacteurs de l’Ancien-Testament sont eux fondamentalement sous influences millénaires de la Mésopotamie et sa religion : une Mésopotamie où l’enfer est le lot de tous les vivants, le mort laisse son cadavre derrière lui et part vers les enfers, sous la forme d’un fantôme. Les grand’portes de la cité où l’individu vivait le dépouille de tout progressivement au fut et à mesure de son errance le long de l’intérieur de la grande enceinte fortifiée. Puis à l’entrée des Enfers, le fantôme (l’Etemmu) ne subit pas de jugement. Exception faite des rois et des princes, le sort des morts est le même pour tous : vivre une existence morne, insipide et sans affection, et pouvoir de temps en temps être rappelé par des vivants via des incantations, mais il restera à tout jamais en enfer. Le concept d’enfer a simplement été réutilisé par les rédacteurs de l’Ancien-Testament comme un lieu à éviter, à éviter par une conduite irréprochable de son vivant.

Des capacités de contrôle de masses de populations deviennent alors intéressantes à utiliser, par les élites dirigeantes politiques : gouverner par la peur, diviser par la mise en doute pour régner, maintenir une pesant chape de plomb sur les masses populaires pour les tétaniser toutes. En matières de perception et d’analyse du cheminement de l’Homme et de l’encouragement par Platon envers ce cheminement à effectuer, l’allégorie de la Caverne porte un message bien plus salutaire. Par sa perception d’abord de l’ombre, puis de l’artifice qu’est cette ombre comme simple projection des lumières et réalités « crues » extérieures vers son propre environnement fermé fait d’ombres et ignorances, l’ Homme est amené à s’élever toujours plus.
Dans l’Ancien-Testament, en terme d’élévation, tout est élévation vers le Dieu Unique. Il y a donc une forme d’isolement de chacun chacune, chacun chacune selon son degré d’élévation ou selon sa volonté d’élévation. Selon la Foi de chacun chacune, les risques de clivages peuvent se démultiplier. La question majeure devint donc de former assemblée de fidèles avec symbole matérialisé par un bâtiment sacré, mais aussi ordonnancer tout selon des codes non seulement moraux mais à portée juridique dans le judaïsme. En résumé : ORGANISER une religion nouvelle !
L’Époque la plus importante pour la rédaction de la première partie de la Bible est celle de l’exil babylonien, au VIe siècle avant J.-C. Il fallait aux Juifs déportés par Nabuchodonosor II, souverain de Babylone, un support mobile pour remplacer la fin de leur Temple de Jérusalem, brûlé par Nabuchodonosor II après une énième révolte juive en Judée. A noter que la déportation de populations des périphéries de l’Empire babylonien vers son centre, l’opulente cité de Babylone, était une habitude de la part de la civilisation dite « mésopotamienne » d’essence, que ce soit les Assyriens dès le Xe millénaire avant J.-C. ou les Babyloniens, dont la puissance resurgit au VIIe siècle avant J.-C.

Mais le gros de l’Ancien-Testament, pour sa version définitive, est rédigé au IIe siècle av. J.-C. Chez les rédacteurs d’alors, la Judée en tensions extrêmes : tensions émergeant au sein du peuple juif qui se scinde en plusieurs groupes. Privés de leur autonomie politique et de leur religion par Antiochos IV, souverain hellénistique, les juifs produisent alors un nouveau genre littéraire qui sert à éclairer un présent douloureux fait d’incertitudes et de souffrances : la littérature apocalyptique. Celle-ci leur permet de se projeter dans un temps futur où les promesses de Dieu se réaliseront. Il s’agit d’une véritable mise par écrit d’un avenir qui est prophétisé comme glorieux par l’entremise d’un après-Apocalypse qui accouchera d’un Messie envoyé par leur Dieu pour soigner, réparer toutes les fautes des hommes, pour sauver l’humanité. L’esprit du Bien triomphera de la Force maléfique des temps présents.

Le diable est alors inventé et y incarne l’esprit du Mal, le tentateur, celui qui s’oppose ou qui détruit. Tantôt appelé Satan, Lucifer ou Belzébuth, il est cité ou présent dans les Livre de Daniel, les manuscrits de Qumrân, le Livre d’Hénoch… Le Livre d’Hénoch, qui est un récit attribué soi-disant à l’arrière-grand-père de Noé, établit l’origine de Satan et des démons. D’après l’auteur, ces derniers sont des anges – donc des créatures de Dieu – qui ont fauté en désirant posséder sexuellement des femmes, descendantes d’Ève. Ils leur auraient ainsi enseigné la sorcellerie et faites engendrer des géants semant la terreur sur Terre.

Une armée d’anges, dont les trois plus célèbres Michel, Raphaël et Gabriel, intercède alors auprès des humains et s’ensuit une grande bataille où la Lumière finit par vaincre le Mal. Les anges rebelles sont punis et on dit que ceux qui se sont opposés à Dieu sont devenus des étoiles tombant du ciel (ce qui a donné le nom Lucifer, « porteur de lumière »).

Les premiers chrétiens sont donc fortement imprégnés des thématiques présentes dans la littérature apocalyptique, d’autant qu’ils vivent à une époque où les persécutions sont monnaie courante. Leurs malheurs, leurs martyres, leurs douleurs sont un Mal dont il sortira le Bien, au Ier et IIe siècle apr. J.-C. Dans le Nouveau-Testament, le diable apparaît 188 fois, quand il a peu d’importance dans l’Ancien-Testament. Il devient en effet l’ennemi par excellence, celui contre qui Jésus doit lutter. Satan répond au besoin de présenter le Christ comme le Sauveur de l’humanité. Il joue donc un rôle eschatologique.
L’allégorie fonctionne sur une opposition entre la demeure souterraine (sans lumière) et le « monde d’en haut », celui où la lumière naturelle brille. Le premier lieu est celui de l’enfermement, de l’ignorance et des apparences, quand le deuxième est celui de la liberté, du savoir, du réel éclairé par la raison. Il ne me viendrait donc pas à l’esprit, dans cet exposé philosophique faisant un lien entre allégorie de la Caverne et dualité biblique Lumière/Ombre ou Bien/Mal, de ne pas considérer Satan comme autre chose qu’un simple imaginaire abreuvé de tous temps par des mécaniques gouvernantes alliant tantôt l’épée à la lettre, tantôt la lettre à l’épée. Peu importe puisque les pouvoirs de l’épée ou de la lettre partagent ce même totem de fatalité promis aux pécheurs pour contenir, maîtriser voire dominer son alter ego. Quand la lettre et l’épée sont réunis, on peut parler d’Empire, mais aussi sévices envers les périphéries de ce même empire, si ces périphéries sont à conquérir, ou désensauvageonner : c’est selon, même si l’objectif reste le même, imposer sa religion à l’autre quel qu’en soient les moyens. Les conquêtes en Saxe, de Charlemagne, venaient s’accompagner de conversions forcées au christianisme, dès lors que Charlemagne était fait Empereur protecteur de Rome. Soigner le mal par le mal ! Les forêts saxonnes, véritables gardes-manger, étaient brûlées. Des guerriers saxons refusant la soumission à la religion catholique de Charlemagne pouvaient être brûlés vifs : ils n’étaient que des païens adorant et vénérant des idoles.

L’imaginaire, quand il est collectif, collectif à l’échelle d’une population vaste ou de générations en générations transmis, devient puissant. Il y a l’imaginaire du Diable alimenté par deux millénaires d’Ancien-Testament et Nouveau-Testament, il y a l’imaginaire des djinns par plus d’un millénaire de Coran, mais au fond des toutes ces littératures, le Diable c’est vous-même : vos parts d’ombre, de doutes, de conflits intérieurs, de peurs, de remords, de regrets, de nostalgies dévorantes, d’appréhensions et hésitations envers vos actes à venir ou envers l’avenir des vôtres, de vos haines… C’est la part en vous, qui se nourrit de tous vos dérèglements intérieurs, plus cette part se rassasie plus vous vous éloignez des préceptes pourtant positifs, heureux, de l’allégorie de la Caverne de Platon, et vous rapprochez de tout ce qu’un système en place depuis fort longtemps instille, insuffle, impose en vous.
Quittez vos cavernes platoniciennes : sortez vers la lumière projetée de l’extérieur pour comprendre cette réalité qui érige ombres et pénombres dans votre caverne. Si Diable il y a, il n’est qu’un Roi de l’imaginaire, et l’imaginaire n’existe pas sans vous.