Aux origines des Indo-Iraniens – I : des sociétés du mouvement
Quelques civilisations indo-iraniennes ont dominé des espaces immenses : comme au Ier millénaire avant notre ère le plus grand empire nomade que la Terre n’ait jamais porté, l’empire des Scythes, avec dans le même temps Mèdes et Perses qui, se séparant du mode de vie nomade scythe, entament leurs premières ambitions de conquérir l’Iran, ses Monts Zagros et ses plaines, territoires alors tenus par la brillante civilisation des Elamites. On citera évidemment les Mongols de Genghis Khân, eux-aussi Indo-Iraniens qui fin XIe siècle de notre ère, parviennent à établir le plus grand empire jamais constitué de toute l’Histoire. Dans un article précédent avait été expliquée la question de la steppe pontique comme foyer d’origine des Indo-Européens, et de la conquête de l’Europe au IVe et IIIe millénaire avant notre ère par les Yamnas et Maïkop, deux kulturs nomades des pourtours de la mer Noire. Ces deux peuplades proto-indo-européennes sont à l’origine des futures civilisations indo-européennes, donc des civilisations notamment d’Europe, mais aussi à l’origine de futures civilisations indo-iraniennes, plus à l’est de la mer Noire.
Ethnocultures, civilisations, langues sont en mouvements permanents tout au long de l’Histoire : localement, donc par diffusion extra-localement. Tout comme par exemple la civilisation germanique est née de la lente acculturation et de mutations socio-culturelles depuis des brassages entre les arrivants proto-indo-européens Yamnas et les kulturs locales de chasseurs-cultivateurs-pêcheurs-collecteurs de la rive sud de la mer Baltique, la branche indo-iranienne naît en Asie centrale progressivement, de migrations de ces mêmes nomades proto-indo-européens. Au gré de migrations/implantations des Yamnas toujours plus vers l’est, il y eut d’abord un contact prolongé avec des kulturs proto-ouraliennes dans l’Oural.

Langues indo-iraniennes et indo-européennes : même structure
Une kultur unique, singulière de par son brassage ethnoculturel, émerge alors au sud de l’Oural : la kultur de Sintatchta, laquelle s’exprime non plus en proto-indo-européen des colons Yamnas, ni en proto-ouralien du substrat populaire local, mais en un dialecte proto-indo-iranien empruntant aux deux. Les langues finno-ougriennes actuelles, assimilées à l’ouralien, se sont vues empruntées bien des éléments par le langage proto-indo-iranien, et dans le même temps ce dernier reprend les bases et la structure du proto-indo-européen :
- déclinaisons pour les noms (plusieurs cas comme le nominatif, l’accusatif, le génitif, etc.)
- conjugaisons complexes pour les verbes
- système à trois genres grammaticaux (masculin, féminin, neutre)
- nombre considérable de racines morphologiques et de suffixes partagés pour désigner les actions et les objets fondamentaux.
Si la langue proto-indo-iranienne naît au sein de la kultur de Sintachta vers – 2 100 ans, dans le sud de l’Oural, sa montée en puissance et à sa propagation est l’affaire de la kultur d’Andronovo vers – 1 900 ans. Et il y a de quoi puisque la kultur d’Andronovo sera une véritable nébuleuse de plusieurs kulturs liées, le tout dominant un très vaste territoire.
Une mobilité progressive jusqu’au contact des grandes puissances…
Une langue commune, donc, mais aussi la génération de « civilisations du mouvement », étendant leurs emprises géographiques autour de centres métallurgiques à la pointe, produisant des armes en bronze pour assurer ces extensions territoriales, et connaissant un dynamisme démographique si fort que le poids du surnombre d’unités militaires très mobiles brisait toutes résistances défensives dans le cas de migrations vers de nouvelles terres ou vers de nouvelles régions riches en minerais. Toutes ces kulturs dites indo-iraniennes deviennent des foyers prodigieux d’un essor civilisationnel global qui ira se confronter aux grandes puissances qui pensaient avoir tout connu, tout fait, tout vaincu avant leur émergence. L’Inde descendante dans son nord-ouest de l’ancienne prodigieuse civilisation de la Vallée de l’Indus, sera pénétrée. Tout au sud les puissances mésopotamienne et élamite verront les monts Zagros et les plaines iraniennes être occupés, pris. Au coeur du haut plateau d’Anatolie le royaume du Mitanni sera capturé.

…prenant leur civilisation indo-iranienne de l’Oxus comme tremplin
Une emprise territoriale nouvelle, originale, faisant tampon entre Anatolie à l’ouest, mer Caspienne au nord, Inde à l’est et monts Zagros en Iran, est mise en place par des kulturs indo-iraniennes dans tout le sud de l’Asie centrale. Premier objectif des kulturs indo-iraniennes là-bas : s’établir en relais commercial entre les nords, les suds, l’ouest (Anatolie) et l’Inde (est). Ce rôle de pivot entre les grandes puissances de leur temps, les Indo-Iraniens y attacheront certes une importance commerciale mais lorsque les gisements en minerais s’épuiseront les uns après les autres depuis l’ouest kazakh jusqu’à l’est afghan, tout cet empire informel à vocation mercantile prendra une importance stratégique d’expansion : le territoire de la civilisation de l’Oxus, comme les spécialistes nomment cet empire informel, va servir bien vite de rampe de lancement de convois de guerriers indo-iraniens vers le nord-ouest de l’Inde vers – 1 800 ans, puis vers le plateau iranien vers – 1 000 ans, puis avec les peuples Mèdes et Perses vers les monts Zagros pour avoir petit à petit une emprise dans les plaines mésopotamiennes vers – 800 ans. Parmi eux, la branche indo-iranienne des Scythes se sépare définitivement de ces Mèdes et Perses ambitionnant de se fixer dans des territoires : les Scythes choisissent de demeurer dans leurs racines de nomades pastoraux et établissent alors le plus grand empire nomade jamais vu sur Terre, allant d’Europe de l’Est jusqu’en Chine.

Objet d’art scythe, en or massif.
Cinq siècles matriciels des Indo-Iraniens en Asie centrale
Entre environ 2 300 et 1 800 ans av. J.-C., sur cinq siècles, l’Asie centrale est en pleine mutation autour du cheval, qui transforme les fantassins en cavaliers, et est en pleine effervescence autour du travail du bronze offrant une possibilité de résistance hors-norme pour l’époque dans les armes et armures conçues dans des centres métallurgiques : ces centres obligent alors à la sédentarisation de communautés entières, eux qui étaient nomades. Les forgerons deviennent piliers des communautés, leurs forges bénéficiant d’une sécurité, bien protégées dans des agglomérations fortifiées. Chaque kultur s’étend en tâche d’huile autour d’un centre communautaire fortifié (remparts, fossés, tours de garde). Chaque kultur étend aussi un réseau commercial aux quatre vents qui bénéficie pour se faire des actions menées par les compagnons négociants des forgerons par exemple, s’il s’agit d’écouler des marchandises en métal, et dans l’ensemble c’est tout un système de guildes qui étend les réseaux de commercialisation : chaque guilde associant par exemple le forgeron, son négociant attitré, mais aussi des miliciens armés protégeant les routes commerciales et les convois, mais aussi le chef d’une équipe d’extracteurs de minerais permettant d’approvisionner le forgeron, etc.

Artefacts conçus dans la kultur de Seima-Turbino, retrouvés lors de fouilles archéologiques.
Kultur d’Andronovo : la nébuleuse indo-iranienne du sud-sibérien, Kazakhstan, Afghanistan
En comparé avec les kulturs qui l’ont précédées, la kultur d’Andronovo mène l’existence la plus longue : d’environ 1900 à 1000 av. J.-C., sur un très large territoire en Sibérie méridionale et au Kazakhstan, jusqu’au bassin de l’Amou-Daria au sud, et d’est en ouest entre les chaînes de l’Altaï et de l’Oural. Le Kazakhstan va vite représenter « une mine d’or à ciel ouvert » et infléchir bien des clans de mineurs-extracteurs de cuivre, et forgerons à demander là-bas des structures nouvelles : l’ensemble de cités-Etats fortifiées autour de citadelles et temples monumentaux, de réseaux routiers et de centres industriels métallurgiques fortifiés sera l’ossature-même de ce qu’on appelle la civilisation de l’Oxus, laquelle connaîtra avec le temps des abandons de sites toujours l’est, jusqu’en Afghanistan. On avait affaire à une civilisation qui prenait pour base le travail des métaux, ce qui était une base pleine d’enrichissement rapide mais aussi de dépendance à des minerais qui ne sont pas éternels.

Le fleuve Amou-Daria : hâvre de fertilité en plein territoire aride, jadis colonne vertébrale de la civilisation de l’Oxus.
A grande sécheresse durable correspond l’essor indo-iranien et leurs innovations adaptatives
Les guerriers-conducteurs de chars dominent la société. L’usage du cheval, du char et des accessoires métalliques découlent de la mobilité qui s’accroît lorsque vers – 2 200 ans le climat devient aride, les bois sont abattus sur zone, les sols secs empêchent la réussite de nouveaux semis. C’est exactement la période qui voit émerger les grandes kulturs indo-iraniennes : la découverte de nouvelles ressources de métaux dans l’est de l’Oural promet un nouvel envol. Cette période d’expansion est surtout le fait de la vaste kultur d’Andronovo et de celle de Seima-Turbino (2100 – 2000 ans av. J-C.) qui l’a précédée de peu. Les nouvelles mines de l’est de l’Oural étant au Kazakhstan, le déplacement s’est effectué vers l’Est et des contacts ont alors eu lieu avec les habitants des oasis d’Asie centrale : mais surtout le Kazakhstan va être investi de part en part et aménagé de sites fortifiés. La civilisation de l’Oxus y naît comme couloir de transit commercial ouvert aux quatre vents et comme protectrice des nouveaux gisements de minerais kazakhs découverts.

La métallurgie était très développée dans la kultur d’Andronovo : les populations iront exploiter des gisements de minerais de cuivre dans les montagnes de l’Altaï au XIVe siècle av. J.-C. Les Andronoviens habitaient un territoire riche en minerais, qu’ils exportaient, énormément vers la civilisation de l’Oxus. Les métaux d’Andronovo contenaient en général des alliages d’étain dont la production s’est appuyée sur les oxydes de cuivre du centre du Kazakhstan et les dépôts de cassitérite de l’Est du Kazakhstan et de l’Altaï.
Civilisation du mouvement, civilisation de la maîtrise totale du cheval
Quand les guerriers-nomades proto-indo-européens Maïkop/Yamnas utilisaient des bœufs pour tirer leurs chariots très mobiles au IVe millénaire et IIIe millénaire, les Seima-Turbino montaient à cheval et sont en l’occurrence ancêtres d’une filiation menant plus tard aux hordes de type xiongnu, hunnique (Attila) et turco-mongols (Genghis-Khân). Les kulturs indo-iraniennes nées des proto-indo-européens Yamnas en Asie centrale, sont foncièrement restées bien plus mobiles que les kulturs indo-européennes nées de ces mêmes proto-indo-européens Yamnas en Europe. Le mouvement est le maître-mot pour des Indo-Iraniens qui enfanteront par exemple au Ier millénaire avant notre ère le plus grand empire nomade que la Terre n’ait jamais porté : l’empire des Scythes, qui rattaché à des racines guerrières datant des seigneurs de guerre Maïkop de la mer Noire, avaient dans la fabrication d’objets en métal précieux comme un bel héritage de ces anciens seigneurs de guerre Maïkop qui, lorsqu’il fallut conquérir une Europe du IVe et IIIe millénaires de cultivateurs vivant en villages de bois, avaient avancé très vite, à coups d’armes et armures en bronze dont personne sur Terre ne disposaient encore.

Bien après les Scythes, les Indo-Iraniens Mongols de Genghis Khân établiront le plus grand empire mondial jamais constitué, à la fin du XIe siècle apr. J.-C. Carte ici de l’empire mongol lors de son apogée au XIIIe siècle.
Bertrand, Pour trois raisons, je vous adresse un très grand merci : 1/ certaines cruautés de l'Histoire (l'Histoire,... même des…
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