Aux origines des Arabes – II : l’Empire nabatéen, dernier géant arabe préislamique
En arabe classique, le verbe nabata signifie « tirer de l’eau d’un puits » ou « creuser un puits », ce qui évoque un point essentiel de la civilisation nabatéenne : la maîtrise de l’eau, dans un environnement le plus souvent subdésertique. Les Nabatéens avaient conçu un système sophistiqué de bassins collecteurs d'eau creusés dans la pierre ou l'argile rendant possible la vie en communautés nombreuses en plein désert. Selon Flavius Josèphe, au Ier siècle de notre ère les Nabatéens étaient établis de l’Euphrate (en actuelle Irak) jusqu’à la mer Rouge. Les Nabatéens sont originaires pourtant du centre de la péninsule arabique.

L’expansion prodigieuse des Nabatéens est liée à un sens de l’organisation de routes caravanières avec des points d’étape cruciaux bien étudiés fixés à des points d’eau ou des oasis, où l’agriculture intensive est pratiquée. Ces routes ils les empruntaient avec un quasi monopole : ils étaient les grands indispensables du grand commerce d’Orient et entre l’Orient et l’Occident : pour des marchandises très prisées (des épices, des résines, du poivre long, de la cannelle, le lapis-lazuli, des métaux précieux, de la céramique d’art, du verre), dont une partie ne pouvaient être traités ou conçus que par leur savoir-faire : l’asphalte de la mer Morte, le suc des baumiers qui poussaient près de la mer Morte, des poteries à décor peint, des flacons à onguents. Ils sécurisent leurs routes caravanières, connaissent par coeur leurs territoires sillonnés : les Nabatéens deviennent indispensables dans un espace difficile à maîtriser pour quelque puissance extérieure qui ambitionnerait de capter pour elle seule tout ce trafic marchand réalisé par les Nabatéens. Or, l’Empire Romain s’y risquera.
Les noeuds du commerce nabatéen
Les Nabatéens assuraient la jonction par voie de terre, par caravanes de dromadaires, entre océan Indien et sud de la mer Rouge d’une part, et la Méditerranée d’autre part, à une époque où la navigation dans le nord de la mer Rouge, difficile, était peu pratiquée. Ce sont des maîtres pour relier tous ces interfaces marins. La région de Pétra jouait le rôle de plaque tournante. Elle était liée aux ports de Gaza et Rhinocolure par un réseau de pistes traversant le nord du Neguev, et aux ports de la côte sud de « l’Arabie heureuse » (l’actuel Yémen), par une grande piste qui relie Pétra, Hégra, Najran et Tamna’. La Nabatène centrale était aussi reliée à d’autres régions par des routes peut-être moins vitales : à la Syrie via Bosra et au golfe Arabo-Persique où une route majeure arrivait à Gerrha, un port encore non localisé.
Quels produits transitaient par les caravanes nabatéennes ?
On aurait tort d’oublier, en premier lieu, les produits propres qu’exportait la Nabatène : l’asphalte de la mer Morte, si important pour tous les travaux d’étanchéité ; le suc des baumiers qui poussaient près de la mer Morte ; et un certain nombre de produits manufacturés, poteries à décor peint, flacons à onguents – et peut-être les onguents eux-mêmes, peut-être fabriqués à Pétra à partir de matières premières pharmaceutiques importées de l’Arabie Heureuse. Mais le plus important des plus-values était réalisé sur des produits importés et réexportés. Dans le sens est-ouest, vers la Méditerranée et Rome, il s’agissait surtout des « aromates », un terme générique des Anciens pour désigner d’une part des résines, d’autre part des épices. Les résines – à usage de fumigations sacrées, de parfumerie, de préparations pharmaceutiques – étaient collectées dans certaines zones de l’Arabie heureuse, notamment dans l’Hadramaout : la myrrhe et l’encens – qui n’existent que là, et dans la corne de l’Afrique –, le labdanum, toutes sortes de gommes. D’autres produits venaient de l’Inde, et étaient débarqués dans les ports de l’Arabie Heureuse : toutes sortes d’épices, comme le poivre long et la cannelle. Pour d’autres encore, c’est les ports occidentaux de l’Inde qui servaient de premiers centres de redistribution : ainsi le lapis-lazuli du Pamir, ou le nard du Cachemire. Toutes ces denrées, une fois parvenues sur les marchés de la Méditerranée, atteignaient des prix très élevés. En sens opposé, vers l’Inde, les Nabatéens se chargeaient de convoyer, de Gaza ou Rhinocolure vers les ports du Yémen, des métaux précieux – souvent sous la forme de paiement en monnaies –, des lingots de verre, des produits manufacturés de luxe, en céramique, métal, et verre.
De royaume à...
Aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., un royaume de Nabatène se bâtit et sort peu à peu de l’ombre. Pétra se construit peu à peu en territoire actuellement jordanien, donnant formes par la taille dans la roche et les parois naturelles à des temples, tombeaux, théâtre. Les Nabatéens poussent dans le même temps leurs incursions de plus en plus loin vers le nord, jusque dans la région de Bosra en Syrie. Ils ne tardent pas à se heurter à l’expansion des juifs de Judée conduite par les princes hasmonéens. Au IIe siècle un régime monarchique apparaît constitué à Pétra, avec des rois qui ont pour nom Arétas, Malikou, Obodas, Rabbel, et des reines qui jouent un rôle très important. Dès le début du Ier siècle, ces rois battent monnaies. À ce même moment, les royaumes hellénistiques sont en crise générale, pratiquement démembrés par des querelles intestines, et le royaume nabatéen, comme le royaume hasmonéen, atteint sa plus grande marge de manœuvre, en particulier sous le roi Arétas III.

…Empire
Au nord, l’emprise nabatéenne atteint la ville de Damas. Ensuite, la frontière nord fut ramenée un peu au nord de Bosra, mais les Nabatéens gardèrent sûrement une présence et une influence à Damas. À l’est, dans la steppe subdésertique du Hamad et du Harra, les frontières étaient naturellement floues, mais les postes nabatéens s’avançaient loin dans le désert, particulièrement loin le long des wadis – itinéraires caravaniers naturels – où les Nabatéens imposaient ponctuellement leur autorité aux pasteurs nomades de cette époque. Au sud, le pouvoir nabatéen étendait son emprise jusque dans le nord du Hedjaz, à coup sûr jusqu’à Hégra. Il n’est pas exclu que les Nabatéens aient sécurisé, par des postes militaires plus méridionaux, leurs pistes caravanières vitales en direction de Najran puis du royaume de Qataban, dans l’actuel Yémen. À l’ouest, le territoire nabatéen englobait la totalité du Negev, limitrophe de l’Idumée juive au nord, maîtrisa parfois Gaza, et dominait tout le Sinaï. Au Sinaï, montagneux et désertique dans sa plus grande partie, la présence nabatéenne était surtout active dans le nord, avec des haltes caravanières sur les pistes vers l’Égypte, comme Qasr Gheit, et le port de Rhinocolure (aujourd’hui Al-Arish) sur la Méditerranée. La frontière avec l’Égypte des Ptolémées se situait un peu à l’est du grand port de Péluse. Les Nabatéens avaient des établissements dans le delta égyptien. Au nord-ouest enfin, dans des contrées nettement plus peuplées, les frontières étaient plus nettes, plus disputées aussi, avec les territoires juifs et avec ceux de quelques cités qui se considéraient grecques. Si la mer Morte a durablement formé une frontière commode et rarement contestée avec la Judée, en revanche, plus au nord, la possession des bonnes terres bien arrosées du nord-ouest transjordanien et du Golan fut une pomme de discorde constante. En Méditerranée, ils possédaient des comptoirs dans plusieurs îles et villes : ainsi à Cos, à Kourion et Amathonte en Chypre, et bien sûr en Italie, où ils avaient une petite communauté florissante à Pouzzoles, le grand port d’approvisionnement de Rome jusqu’au règne de Trajan.
Des routes commerciales concurrentes mises en place
Face au réseau nabatéen associant villes fortifiées, oasis, points de ravitaillement selon, au départ de Pétra, des routes qui rayonnaient dans toutes les directions (au-nord, vers la Pérée, Damas et Palmyre; à l'est, vers le golfe Persique et la Mésopotamie; au sud, vers les ports du golfe Elanitique et vers l'Égypte; à l'ouest, vers la Palestine et la Phénicie), les Romains ne tardèrent pas à mettre en place une autre route commerciale pour abaisser tous les frais d’importation qu’ils subissaient. Les Romains dépendaient d’importations massives, sachant que les produits importés étaient doublement rares donc chers : à la fois parce que trop lointains et chers à faire acheminer, à la fois parce que totalement inexistants en Occident. Sans oublier les taxations ici ou là le long des routes de transit des convois marchands, qui alourdissaient à l’arrivée en Occident, le prix des marchandises importées. Les Romains contrôlent alors tout un cheminement de voies commerciales d’Alexandrie à Coptos par le Nil ; de Coptos aux ports égyptiens de la mer Rouge par un bref tronçon caravanier ; et de ces ports vers ceux de l’Arabie Heureuse et de l’Inde par voie de mer. La route caravanière nabatéenne se trouva rudement concurrencée, dans le même temps où plus au nord, les Palmyréniens développaient rapidement un autre itinéraire : des ports méditerranéens de la Syrie vers Emèse, Palmyre, l’Euphrate, et de là... le golfe Arabo-Persique.

Créateurs de l’alphabet arabe
L'araméen, sous l'Empire perse, prit une très grande extension et devint l'idiome vulgaire de presque toutes les nations fixées entre la Perse et l'Egypte. Les Nabatéens subissent très tôt l'influence culturelle étrangère, notamment araméenne. La langue nabatéenne est connue grâce à de nombreuses inscriptions, qui se multiplient à partir du VIe siècle av. J.-C. Le nabatéen est une variante nord-arabique de la langue araméenne, très parlée au Moyen-Orient et dont l'usage décroît après la fin de l'Empire perse achéménide (en 330 av. J.-C.). L'alphabet nabatéen, attesté dès le IIe siècle av. J.-C., dérive lui-même de l'alphabet araméen. Sa dernière trace écrite remonte à l'an 356 à Madâin Sâlih (Hégra). Mais il évolue ensuite pour donner au IVe siècle l'alphabet arabe, ce qui explique les similitudes constatées entre les deux.

Une société vouée à l’expansion territoriale
La société nabatéenne avait pour coutume d’accorder des honneurs à celui qui oeuvrait à augmenter sa propriété : de par ce principe d’honneur rendu, il faut comprendre une société et une culture nabatéenne fortement mobilisée vers un objectif expansionniste. Leur régime patriarcal était la base d’une hiérarchie d’un chef au-dessus de sa tribu, chef soumis à l’autorité suprême du roi. Dans les inscriptions retrouvées (les sources épigraphiques), il est question d'émirs, d'anciens de tribus; et certains personnages prennent le titre de savants, de docteurs et de poètes, ce qui suppose un développement notable de la culture intellectuelle, scientifique et littéraire nabatéenne. Le roi, toujours de sang royal, avait un procureur, qu'on nommait son frère.

Drachme figurant Obodas III, roi des Nabatéens de 30 à 9 av. J.-C.
Des divinités représentées par des pierres dressées
La religion nabatéenne était originellement aniconique. Les divinités étaient représentées sous la forme de pierres dressées sur des plateformes. Le dieu qui semble occuper le premier rang est Dušara, que les auteurs grecs et latins nomment Dousarès, Dusares. Les historiens arabes écrivent Dhû eššara, c'est-à-dire « le maître du Schara ou Scherra », district montagneux, qui s'étend de la mer Morte au golfe d'Aqaba. Il paraît donc avoir été le dieu particulier du pays d'Edom. Son culte cependant était répandu dans toute l'Arabie, spécialement à Adraa, à Bosra, où des jeux avaient été institués en son honneur.Il était adoré sous la forme d'une pierre rectangulaire, deux fois plus haute que large, et posée sur une base. Dušara est « le dieu de notre seigneur », c'est-à-dire du roi. On élevait au dieu des temples, qui étaient sans doute des enceintes sacrées avec un édicule pour recevoir sa statue ou son symbole. On érigeait un peu partout des stèles votives, mesgida', lieu d'adoration, d'où est venu mosquée. Une dévotion à des dieux anonymes était pratiquée, ces dieux étaient honorés sous forme de stèles de pierre sans aucune image, les bétyles, placés sur des bases plus ou moins monumentales, les môtabs.Les sanctuaires du centre ville de Pétra sont ainsi, au Ier siècle av. J.-C. et aux deux premiers siècles ap. J.-C., l’une des manifestations les plus éclatantes de l’art hellénistique tardif et de l’art impérial romain : un art plaqué certainement sur une civilisation nabatéenne qui restait profondément arabe. La Mecque, plus au sud, verra quelques siècles plus tard et encore jusqu’à nos jours, les bétyles (stèles de pierre dédiées à des dieux anonymes) être lapidées par des pèlerins musulmans du hajj, certains pèlerins maudissant les « trois déesses », Allât, Manât et Al-‘Uzza (toutes trois nabatéennes).

Drachme figurant Malichos III, roi des Nabatéens vers 48 à 71 après .J.-C.
Avec Arétas III (de 85 à 60 environ), qui prend sur ses monnaies le titre de Philhellène, le royaume nabatéen atteignit sa plus grande extension. Ce roi fonda un port à Haouara, sur la mer Rouge. Malichos III (vers 48 à 71 après .J.-C.), perdit Damas et dut aider Vespasien dans sa guerre pour mater la première révolte juive, en Judée, de 70 apr. J.-C. En 106 de notre ère, sous Trajan, le royaume nabatéen est réduit en province romaine : la province d'Arabie.
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