EMPIRE ROMAIN. Toujours conquérir…sans quoi agoniser à jamais

La macro-économie romaine va tambour battant aux Ier et IIe siècles de notre ère, dans la continuité des siècles républicains précédents : les conquêtes permettent de la main d’oeuvre servile, elle-même permettant les grands travaux, eux-mêmes glorifiant et honorant les élites romaines commanditaires de ces travaux. Mais de graves erreurs ultérieures de politique socio-économique vont mettre l’Empire Romain sur les rails d’une lente agonie. Laquelle lente agonie contredit largement la thèse d’une « chute » de Rome en 476 de notre ère, dès lors que la première marche ayant fait chuter Rome est d’entrée de jeu la pleine concentration par l’empereur seul de diverses prérogatives non pas parce qu’il sait tout, voit tout, peut tout (au contraire), mais parce qu’il est esclave lui-même de ces prérogatives qui sont siennes, s’il veut maintenir sa domination sur l’Empire.

Une soif intarissable de conquêtes

Jusque vers – 280, les réussites romaines sont limitées, mais opportuniste, Rome profite du déclin politique grec pour se tailler un empire autour de la mer Méditerranée. Quels ont été les moteurs de leurs opérations de conquête ?

  • Polybe, un Grec déporté à Rome vers – 160 après la victoire romaine en Grèce, avait cherché à comprendre pourquoi les Romains avaient vaincu : du fait de l’excellence de leur gouvernement qu’il comparait aux corps sociaux décrits par Aristote mais en ajoutant un côté mixte, monarchique par le pouvoir des consuls, aristocratique par le Sénat, démocratique par les assemblées populaires.
  • Dans les pays conquis, bien souvent Rome laisse en place l’organisation dirigeante d’avant. Mais Rome réunit toujours en provinces confiées à un gouverneur romain, les cités et peuplades conquises. Le gouverneur était un ancien magistrat romain sorti d’une charge de préteur ou de consul.

Première erreur : conquérir oui mais mal gérer ses conquêtes dès l’époque républicaine

Conquérir oui mais comment répartir les richesses accumulées ? Très mal. Les grandes familles patriciennes concentrent les terres, et les petits propriétaires italiens sont ruinés et obligés de revendre leurs terres. Ils affluent dans Rome, et y grossissent la masse des prolétaires qui quand occupés comme main d’oeuvre dans les grands travaux urbains, tout va à peu près, …mais qui réclament du pain et des jeux quand ils courent à la misère. Au Ier siècle avant notre ère, les dirigeants romains orchestrent alors une redistribution de terres. Mais de grosses résistances ont lieu : les grands propriétaires ne voulant pas se voir couper de leurs revenus tirés de l’exploitation des terres ni de leurs richesses foncières comme certains pagi plus généreux que d’autres (notamment les vignobles ou oliveraies ou domaines forestiers). Si les grands domaines et les grandes entreprises entraînent l’afflux d’esclaves orientaux, car il fallait toujours plus de main d’oeuvre, leur condition de vie empire. Ils se révoltent.

Rome n’aurait jamais pu vaincre sans l’appui de cités alliées italiennes. Autre problème de gestion des conquêtes : dans leurs victoires, les Romains ont gardé pour eux les fruits les plus généreux, voire tout gardé : les oligarques de l’Empire refusent clairement d’élargir la direction politique aux élites des cités alliées italiennes. Cela ne peut fonctionner plus longtemps. Les crises se multiplient : dictatures et anarchies alternent, Marius et Sylla puis Pompée et César, puis Octave et Antoine luttent à mort.

Caïus Marius. Il réforme le fonctionnement de l’armée romaine. L’armée devient permanente. L’État fournit l’équipement standardisé, et les soldats reçoivent une solde régulière ainsi que la promesse d’une terre à la fin de leur service.

La période républicaine annonçait donc la couleur : des conquêtes oui, mais tellement mal gérées que tout revient entre les mains de certaines élites, lesquelles élites sont prêtes ensuite à s’entretuer pour hisser encore davantage leur prestige et leur pouvoir…

Deuxième erreur : le démantèlement des gouverneurs provinciaux maîtrisant un savoir-faire vieux de la République

L’empereur romain absorbe dès Auguste les prérogatives d’anciennes magistratures pour se les faire attribuer à vie, quand l’empereur du IIe siècle de notre ère absorbe le pouvoir de légiférer. L’empereur tend à concentrer les pouvoirs. Mais il doit déléguer pour le gouvernement des provinces. Au cours du IIe siècle de notre, le démantèlement des anciens gouverneurs provinciaux de savoir-faire républicain est une erreur fatale : ils étaient doués d’un savoir-faire très connaisseur par exemple des recettes à tirer de terres colonisées et mises en culture, et comment ? (avec quelle main d’oeuvre et en quel nombre, avec quels débouchés commerciaux selon la nature des richesses produites par telles terres). Dans les provinces se constitue à la place, un corps de gouverneurs n’ayant de comptes à rendre qu’à l’empereur et qui partout mettent sur la touche ces fameux anciens magistrats consulaires qu’Auguste avait jusque-là laissés en place. A tous les échelons donc, tout agent dépend directement de l’empereur. A travers l’empereur, les nouveaux agents-gouverneurs ont donc intérêt à être doués, car compenser les lacunes de gestionnaire de l’empereur était un fait récurrent. S’ils sont ses yeux et ses oreilles, ces nouveaux agents-gouverneurs dévoués à l’empereur, sont-ils plus compétents que leur empereur, lui-même incompétent ? Non. Le démantèlement des anciens gouverneurs d’essence républicaine va jeter le puzzle des provinces romaines aux quatre vents d’une part, sans aiguillage ni boussole, et priver ces provinces de vision sur les moyen et long terme.

Troisième erreur : créer de l’inflation, de l’insécurité monétaire, laisser l’or refluer vers l’Orient

La politique des grands travaux et le développement économique sont dépendants des conquêtes, notamment par les razzias de prisonniers barbares pour alimenter une main d’oeuvre. Moins de conquêtes à partir du milieu du IIe : donne moins de main d’oeuvre nouvelle. Les anciens esclaves sont souvent affranchis par convictions stoïciennes prégnantes dans la société et les mœurs de l’époque. La main d’oeuvre servile habituelle voit donc ses effectifs s’éroder.

Un exemple d’aqueduc romain, nécessitant l’emploi d’une nombreuse main d’oeuvre servile.

L’or reflue d’Occident vers l’Orient. Dans les cités, les élites locales refusent de réduire leur train de vie ou renoncer à leurs travaux. Elles s’endettent puis demande de l’aide à Rome, qui n’accepte d’aider qu’à condition de pouvoir surveiller plus étroitement leur gestion financière. Naît alors une tutelle financière de l’État sur les cités, au détriment des libertés de celles-ci : principe du contrat socio-économique faisant de l’État le garant de l’avenir et la sécurité des cités contre quoi les cités acceptent de perdre des libertés. Problème : l’État doit engager des fonctionnaires-gestionnaires pour suivre les implications de ce contrat socio-économique passé entre l’État romain et les cités s’endettant auprès de lui. Problème : l’État doit donc de base financer les cités : ce qui l’oblige à augmenter les impôts, lesquels impôts sont imposés sur des capitaux de moins en moins consistants dans ces fameuses cités…

L’impôt ponctionne donc les richesses locales et provinciales mais rentre très mal puisque les cités sont des sociétés globalement endettées. L’État doit donc faire de l’inflation, c’est-à-dire diminuer la proportion d’or dans la monnaie émise : d’où les prix montent. De l’insécurité monétaire advient l’insécurité globalisée, entraînant une grave crise morale.

Les conséquences désastreuses de cette erreur commise :

  • Les divorces se multiplient, la dénatalité est là, la baisse démographique s’enclenche. Les hommes ne veulent plus combattre dans les légions, l’État doit donc recruter des mercenaires : ce qui hausse les charges de l’État encore plus. Ces nouvelles troupes de mercenaires se mêlent de politique.
  • Une crise politique s’ensuit : l’armée, de 235 à 284, fait et défait les empereurs ; les Barbares ne sont plus contenus à la frontière et font irruption dans l’Empire (premières invasions barbares).
  • Dioclétien prend un édit du maximum pour freiner l’inflation, mais cela ne suffit pas, il augmente les impôts et assainit la monnaie. Constantin crée une nouvelle unité monétaire fondée sur l’or, qui abonde en Orient, le sou d’or pesant 4,55 grammes, et qui devait rester en Occident la monnaie officielle jusque Charlemagne, vers 780. Mais ces efforts de redressement n’empêchent pas le déclin économique.
Dioclétien.

Quatrième erreur : mener une politique de l’impôt tuant les cités/villes

L’impôt trop lourd rentre mal, le crédit de l’État baisse donc. La valeur réelle de la monnaie reste supérieure à sa valeur nominale. Du coup les particuliers la thésaurisent comme en temps d’inflation ils thésaurisaient l’or. La monnaie or en circulation se raréfie donc, ce qui fait croître les échanges en nature : sur ce plan être propriétaire de denrées agricoles majeures, de terres, de domaines agricoles, devenait plus enrichissant que d’être un notable citadin.

L’État doit donc désormais prélever ses impôts sur ce qui est encore captable : pour faire rentrer l’impôt il doit donc le prélever en nature par des réquisitions (réquisitions de denrées agricoles, ou bien fournir physiquement une corvée). L’État paye d’ailleurs ses fonctionnaires en nature, notamment en mesures de blé. Les échanges en nature tendent à se faire dans un cadre unique : dans les grands domaines ou les groupements de grands domaines. Ces domaines remplacent donc les villes/cités pour effectuer du commerce, de l’échange. Ce qui place les cités dans l’ombre totale, à tel point que sans la présence de communautés chrétiennes et d’élites cléricales locales bien des villes/cités seraient mortes.

L’État romain creuse sa tombe : comme l’impôt rentre mal, l’État imagine de rendre les magistrats des cités responsables de ces rentrées. L’aristocratie dirigeante préfère donc déserter les villes et vivre en campagne. Ils échappent ainsi à ces magistrats locaux, dévoués à l’empereur. La liberté des cités décline quand dans les campagnes de grands domaines se développent et quand ceux datant du Haut-Empire se renforcent et deviennent très puissants économiquement. Le grand domaine c’est la villa, origine du village moderne. Le propriétaire est entouré d’esclaves et d’hommes libres. Les esclaves qui sont à son service cultivent la terre ou bien assurent les services artisanaux du village. Aux hommes libres des terres sont affermées. C’est comme si un village était la propriété d’un châtelain, sans que ce châtelain n’ait beaucoup de comptes à rendre à l’empereur et à ses magistrats du fisc.

Les efforts de redressement menés par Dioclétien puis Constantin

Un effort énergique de Dioclétien puis Constantin est fourni pour un redressement globale, face à la crise du IIIe. L’État romain s’allie à l’Église jusqu’alors persécutée sous Constantin. Dioclétien avait auparavant divisé l’Empire en deux : entre un Auguste d’Orient, un Auguste d’Occident. Mais en fait l’un des deux dominera l’autre : l’oriental (Dioclétien puis Constantin et ses successeurs). Dans l’administration se crée un plus grand nombre de degrés hiérarchiques, de divisions, de subdivisions. La Gaule au Haut-Empire avait quatre provinces, en l’an 400 elle en a 17. La démultiplication de provinces rime avec le déclin des libertés provinciales.

Constantin.

IVe et Ve : l’Église et les Barbares se renforcent dans un Empire à l’agonie et prendront son relais

Constantin réside en Orient, or le christianisme prend ses racines en Orient. Par l’édit de Milan de 313, Constantin reconnaît officiellement l’Église chrétienne. L’Église se consolide et améliore ses positions : s’ensuit une interpénétration de l’Église et de la société romaine, aux profits des deux entités. Au IVe la cité de modèle antique, est menacée par l’essor des grands domaines en campagne. Sans le diocèse ecclésiastique, la cité aurait disparu.

« Barbare » est un mot qui fait peur, alors qu’à l’origine les Grecs anciens l’utilisaient pour désigner tout individu n’appartenant pas à leur civilisation. Le spectre est ainsi très large. Au IVe, certains barbares étaient réutilisés : les Francs avaient été chargés de la défense romaine dans la région de l’Escaut (régions de l’actuelle langue flamande, qui dérive de la langue des Francs). Mais au-delà des Francs déjà dans un processus d’acculturation d’avec la civilisation gallo-romaine, tout autre Barbare eut le malheur de débouler en masse. On parle d’incursions au IIIe, on parle d’invasions barbares au Ve. En 406, les Barbares suivent le Danube et se dirigent vers l’Italie, par le Rhin vers la Gaule où déferlent les Wisigoths au sud-ouest, les Burgondes au sud-est, les Francs et Alamans dans la moité Nord de la Gaule.

Ces chefs barbares se partagent avec l’administration romaine, les pouvoirs locaux. Ce partage politique se double à la base d’un partage des terres entre Gallo-Romains et Barbares. La coexistence est difficile, et la prise de Rome en 476 par d’autres Barbares, va servir de tremplin politique partout où les Gallo-Romains avaient cédé ou partagé leurs terres, aux premiers Barbares déjà installés : la bascule politique localement va pencher en faveur des Barbares, puisqu’ils revêtent désormais les habits glorieux des conquérants. Mais partout la connaissance du terrain par les élites sociales, économiques, politiques gallo-romaines, ainsi que des structures en place, obligeait les nouveaux arrivants barbares à avancer avec ménagement. Il y avait un réel besoin de ménager les Gallo-Romains pour s’en faire accepter, les Barbares devaient composer avec partout des Gallo-Romains plus nombreux qu’eux…

Frédéric Coulon

Historien antique et religieux diplômé : pour tout vous transmettre depuis les origines du monde. Journaliste diplômé pour tout écrire de manière dynamique. Enseignant diplômé pour rendre le complexe accessible à toutes et tous. Pour tout le reste : un peu d'huile de coude et mon gros esprit de synthèse.

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