Quand les Mycéniens absorbent les civilisations cycladique et minoenne
La Grèce a conjugué des transferts ethnoculturels constants entre trois pôles : les Cyclades, la Crète, la Grèce continentale. Et ce, entre – 3 000 ans environ et la fin de l’âge du bronze vers – 1 200 ans. Bien de ces transferts ethnoculturels ont finalement été captés, orientés absorbés par les proto-Grecs de Grèce continentale, leur permettant un bond civilisationnel. Ces trois pôles ont été différemment reliés soit à l’influence de l’Anatolie à l’Est soit à l’influence égyptienne au Sud soit à l’influence proto-indo-européenne au Nord. En absorbant les pôles Cyclades et Crète, le pôle Grèce continentale va bénéficier d’un bond civilisationnel en avant comme il ne l’aurait jamais connu, sans ces savoir-faire récupéré, en navigation et commerce au long cours des Minoens et Cycladiques.

Le pôle Cyclades, archipel très éclaté d’îles, développait sa puissance civilisationnelle depuis – 3 000 ans environ, sur bases d’un art de la taille du marbre, d’un commerce maritime par cabotage ayant ouvert des routes maritimes vers Chypre, la côte Proche-Orientale, la Crète et donc plus au sud l’Egypte. Pour la civilisation cycladique, la Grèce continentale représentait un monde turbulent où les affaires ne pouvaient être bonnes à faire. Le pôle Crète, cette fameuse île en lien fantasmatique avec les Atlantes, est telle une vaste base de grand négoce à portée maritime, et comment ! La civilisation minoenne établie en Crète met à l’eau des flottes commerciales nombreuses et devient vite la première thalassocratie de l’Histoire-Monde, capable d’accoster sur les rivages espagnols s’il faut y récupérer des minerais d’argent. Son économie est palatiale , notamment à Cnossos, où son grand palais centralise tout, depuis l’enregistrement de toutes transactions marchandes comme le stockage des arrivages comme des futures denrées et marchandises vouées à être expédiées.

Le troisième pôle est plus rustre, plus rudimentaire, il a tout à faire, refaire, tout à prouver. Des arrivants proto-Grecs venus des Balkans vont remplir ces défis. On remarque que cette péninsule grecque initialement occupée par des Pélasges issus d’une vieille colonisation d’agriculteurs anatoliens plus de quatre millénaires auparavant, est accaparée par les Indo-Européens proto-Grecs lorsqu’ils descendent vers – 2 500 ans du Danube, vers le Sud, traversant la Macédoine, débouchant sur les plaines de Thessalie… Le constat que les proto-Grecs pouvaient alors tirer est que concernant ces Pélasges agriculteurs-éleveurs de Grèce continentale, il était de bonne stratégie de les mettre et maintenir aux travaux agricoles pour établir leur propre économie vivrière. Aussi parce que ces proto-Grecs, de souche guerrière-nomade Maïkop/Yamnas (les deux peuples ayant conquis l’Europe depuis l’Ukraine aux IVe et IIIe millénaires), ont surtout appris à rester libres de commander et diriger, étant plus habiles avec leurs armes qu’avec une houe ou des sacs de graines de céréales domestiquées à semer…
Les guerriers proto-Grecs découvrent les Pelasges, anciens Anatoliens
A force de développer le commerce vers le Sud-Egéen (les Cyclades puis la Crète), ces arrivants proto-Grecs devaient se rendre compte d’une grande altérité avec ces populations insulaires somme toute similaires aux populations de l’Anatolie en cette période d’âge du bronze. Une Anatolie berceau de la kultur de Maïkop, elle-même vaisseau-amiral de ces proto-Indo-Européens partis massivement de la steppe pontique vers l’Europe…, notamment les tribus et clans proto-Grecs qui, aux Balkans, quitteront pour la Grèce le vivier de nomades-guerriers proto-indo-européen qui y stationne…
Car non, ces arrivants par le Nord de la Grèce, ces Indo-Européens proto-Grecs, ne sont pas les premiers dans la péninsule, les Anatoliens les avaient devancés sous deux formes : des Anatoliens agriculteurs-éleveurs dits Pélasges avec leur vie agricole autour de villages depuis le VIIe millénaire sur la partie continentale ; des Anatoliens cultivateurs-éleveurs-forgerons arrivés aux Cyclades et en Crète dès la moitié du IIIe millénaire. Au final par contre, les Mycéniens resteront les derniers : en Grèce continentale jusqu’en Crète en passant par les Cyclades, qu’ils finiront par coloniser depuis la péninsule grecque.
Plus les circuits cycladiques et minoens sont absorbés plus les proto-Grecs entre dans un réseau d’échanges international immense
Ces proto-Indo-Européens de Grèce, dits proto-Grecs, détourneront et confisqueront à leurs seuls profits les économies cycladique puis minoenne et, remontant les filières cycladique et minoenne jusqu’aux sources d’approvisionnements en minerais vont se retrouver intégrés dans une aire d’échanges des plus anciennes, matures et puissantes du monde d’alors : le bassin Méditerranéen oriental, dominé par l’Egypte pharaonique, l’Empire Hittite, de par la grande mobilité de leurs armées, et au Sud-Est par des Hittites et l’Empire Assyrien gigantesque : représentants alors de la prestigieuse civilisation mésopotamienne. Les proto-Grecs créent leurs propres palais, à la mode minoenne/crétoise, et se voit attribuer un nom de peuple par des puissances étrangères qui commencent à avoir affaire à eux sur la scène égéenne et proche-orientale : ils sont les « Mycéniens ». Nous sommes vers – 1 600 ans.

Hittites et Mycéniens en lutte comme deux frères de même origine anatolienne
Si le commerce pourrait battre son plein, rien n’est toujours facile selon l’interlocuteur auquel les Mycéniens ont affaire. Hittites et Mycéniens ne feront pas commerce par exemple, les vues ambitieuses et stratégiques hittites sur les richesses des îles de la mer Egée les rendent durs en affaire avec des Mycéniens. Les Mycéniens bien monnayés par l’Egypte pharaonique pour ouvrir un second front sur les positions arrières des Hittites, ne vont pas se faire prier. Les Hittites sont en effet en guerre contre l’Egypte autour de la position frontalière de Qadesh (en actuelle Syrie près de la frontière libanaise) quand des guerriers Mycéniens, dits Achéens par Homère dans son Iliade, attaquent Troie (vers – 1 230 ans). Troie est une cité gardienne du détroit des Dardanelles et donc véritable poumon commercial de l’Empire Hittite autant que place-forte défensive monumentale. Depuis des décennies déjà les Hittites constataient des agitations, soulèvements et rébellions populaires dans tout le Nord-Ouest anatolien : il s’avère que les Mycéniens étaient à l’origine de tous ces troubles…

Toujours est-il que le mythe de la guerre de Troie victorieuse, parmi d’autres mythes fondateurs au VIIIe siècle av. notre ère des Grecs classiques est un fait glorieux très relatif : car les Hittites n’avaient pas la capacité d’étoffer leur front Nord-Ouest en direction de Troie en plus de guerroyer contre les Egyptiens au Sud-syrien ; et aussi car les Mycéniens avaient retourné contre Troie un ensemble de peuples rebelles du Nord-Ouest anatolien qu’ils encadraient dans les montées à l’assaut de par des seigneurs de guerre à la mode indo-européenne : c’est-à-dire ces seigneurs de guerre ou « héros de guerre » ayant leur propre garde rapprochée, leur char à cheval, leur panoplie en bronze de bouclier, casque, épée, cuirasse, dague. Ce type de seigneurs de guerre régissant par les armes et l’autorité charismatique jusqu’aux circuits commerciaux en temps de paix, jusqu’au sort d’une bataille, c’est tout ce que les civilisations cycladique et minoenne n’avaient pas prévu.
Brillante civilisation cycladique mais qui n’a pas le bronze dont les Mycéniens font leurs épées
Dans son émergence vers – 3 200 ans, la civilisation cycladique s’étend depuis l’île de Naxos à tout l’archipel des Cyclades, situé idéalement sur une route maritime à haut potentiel où il peut relier alors par cabotage la Grèce continentale au Nord, à la Crète au Sud, à Chypre puis la côte levantine à l’Est. Son archipel très éclaté ressemble à un ciel étoilé : qui permet par cabotage une navigation à fonction commerciale. Des villages côtiers non-fortifiés assurent le logis à des hommes bravant plus souvent la mer, comme commerçants. Petit-à-petit se bâtissent des maisons rectangulaires, à une ou deux pièces, avec des murs en pierres assemblées sans mortier et argile, et couvertes de branchages pour le toit. Des petits hameaux agricoles persistent dans les plaines du long du littoral. La kultur cycladique ou dite « civilisation des Cyclades », est à son apogée à partir de vers – 2 000 ans : les habitats sont plus grands, atteignant la taille d’un village cycladique actuel, des habitats mieux organisés, voire planifiés et mieux construits. Ils étaient encore et toujours situés en bord de mer. L’arrière-pays combinait des terres cultivées, les hameaux logeant les agriculteurs, et ci ou là des sites fortifiés sur des hauteurs. Vers – 1 600 ans, les habitats se regroupèrent en villages devenant importants et bien organisés, comme sur l’île de Milos où Phylakopi devenait un quasi-centre urbain. Les habitants quittèrent les bords de mer pour s’installer au sommet des îles à l’intérieur d’enceintes fortifiées complétées de tours rondes aux angles : des seigneurs de guerre mycéniens les y obligeaient malheureusement, l’archipel des Cyclades étant devenu une cible d’extension commerciale et territoriale des Mycéniens. Ayant toujours excellé dans le commerce, l’art autour de la taille du marbre, la navigation, les Cycladiques n’ont pas su s’adapter à cet âge du bronze, période où ce précieux alliage rend folles toutes les convoitises, et indispensable tout usage de guerriers et de milices armées.
Transfert linguistique entre Minoens et Mycéniens, …transferts matériels, techniques, artistiques et culturels
La Grèce dans son ensemble est prise en étau entre depuis le Nord par voie terrestre vers – 2 500 ans des Indo-Européens proto-Grecs issus d’une kultur des Balkans très diverse ethnoculturellement mais ayant comme point commun une ascendance forte Yamna/Maïkop, et entre le Sud de par l’introduction de la métallurgie du cuivre vers – 2 600 ans dans les îles et des transferts ethnoculturels continus et puissants depuis l’Anatolie. L’économie crétoise centralise tout dans des palais (Cnossos, Phaistos, Malia) : cette civilisation dite minoenne lance sur les flots de la mer Egée et sur des distances de plus en plus impressionnantes une flotte puissante. De sorte que les palais minoens de Crète deviennent les bastions monumentaux d’une monumentale thalassocratie minoenne en mer Méditerranée : un empire maritime appuyé sur une flotte puissante. Une première dans l’histoire du monde qu’une telle thalassocratie !

Vers – 1 700 ans cependant, la conjonction de deux phénomènes, la destruction des palais de Crète et la poussée vers le Sud de puissants Mycéniens constitue une sorte de passage de témoin : des Mycéniens mènent des tentatives d’accaparement de territoires en Crète. Vers 1450 av. J.-C., la Crète tombe sous leur domination, les Mycéniens s’implantent au palais de Cnossos. C’est là que se trouvent les plus anciennes traces de l’écriture mycénienne, le linéaire B, qui transcrit une forme ancienne du grec. Transfert linguistique entre Minoens et Mycéniens, mais aussi transferts matériels, techniques, artistiques et culturels : les Mycéniens n’auraient jamais pu ressortir indemne de la brillante civilisation minoenne une fois y avoir mis les pieds !
Jusqu’à l’absorption par les Mycéniens de la civilisation minoenne vers – 1 450 ans, l’habitat typique de leur Grèce continentale avait en effet évolué depuis des villages de bois à l’arrière-pays mis en culture par les Pélasges, … vers des colonies très étendues au IIIe millénaire comme Manika en Eubée ou Lerne en Argolide, concentrant jusqu’à 15 000 habitants et dominées architecturalement pour certaines par un bâtiment monumental. Ce bâtiment monumental n’est pas encore un palais à la minoenne mais demeurait sans doute centre politique et administratif du pouvoir local et résidence d’une famille régnante ou d’un prince seigneur de guerre régnant.